Le Club reçoit Enrico Macias
Interview du 28/11/2001



Opale

On ne présente plus le chanteur ENRICO MACIAS. Pourtant qui peut se targuer de connaître vraiment Gaston Ghrenassia ? L'espoir déçu de ne pouvoir se rendre à nouveau dans son pays natal sur l'invitation du Président algérien, Bouteflika, où il n'était jamais retourné depuis 62, a rouvert une blessure qui sera l'origine de Mon Algérie. Le Club l'a rencontré.

"Je comprends les Palestiniens et je pense qu'ils ont le droit d'avoir un pays ; il faut tout faire pour ça, tout d'abord parce que c'est une question humanitaire..."

Bibliographie
   

Le Club : Comment est née cette idée. pourquoi un livre ?

Enrico MACIAS : Depuis que j'avais quitté l'Algérie en 61-62, je m'étais habitué à l'idée que nous ne pouvions plus y retourner, surtout dans les conditions dans lesquelles nous étions partis. J'avais donc reconstruit de nouvelles racines en France, même si mes vraies racines étaient toujours là-bas, restées en moi intactes et vivantes par ma musique. J'étais tout le temps présent en Algérie, malgré la coupure physique, par la nourriture, par mes chansons, par la culture de ce pays qui continuait de vivre en moi. Je m'étais donc fait peu à peu à cet exil, quoique exil. privilégié parce que j'étais quand même français ! Je le vivais comme une atteinte à ma liberté personnelle. Mais je n'aurais jamais écrit ce livre sans un événement : en 2000, le Président Bouteflika m'a invité officiellement. Moi qui était le symbole de l'exil j'allais avoir l'occasion de devenir le symbole de le réconciliation nationale de tous les enfants d'Algérie y compris des harkis. ! C'était trop beau. Premier bémol, j'entends dire que les harkis ne sont pas des enfants d'Algérie. Je commence alors à poser des questions, qui retardent un peu l'échéance. 2ème bémol, je n'ai pas le droit de me recueillir sur la tombe Matoub Lounès ; je ne venais pas bien sûr comme enquêteur, je ne venais pas pour régler des comptes, mais il était impensable qu'un retour en Algérie soit accompagné de censure. Enfin quand ils se sont finalement inclinés devant mes volontés, il y a eu un troisième bémol ou plutôt une véritable catastrophe : les opposants au régime de Bouteflika, les islamistes intégristes se sont opposés d'une façon violente à ma venue à Constantine dans ma ville natale. Ils ont fait appel à l'ex-président de l'Assemblée Nationale d'Algérie, Abdel Aziz Ben Kader - un islamiste convaincu à la solde de l'Iran -. Il a déclenché une attaque ouverte contre ma venue, et la volonté du Président Bouteflika de me faire venir qui était très sincère, a reculé pour me protéger. Il a eu la décence de me dire que s'il m'invitait, ce n'était pas pour revenir dans mon pays natal avec des tanks ! Qu'il cède pour des raisons politiques intérieures aux islamistes m'a semblée raisonnable. Mais quand il a nommé, juste après, Abdel Aziz Ben Kader, ministre des affaires étrangères, j'ai trouvé que c'était inacceptable et j'ai reçu cela comme une insulte faite à mon pays. 99% du peuple algérien était d'accord pour que je vienne et ils ont été lésés à cause d'une minorité infime anti-sémite, raciste qui a fait l'amalgame avec Israël. J'estime que les grandes victimes de cette affaire sont le peuple algérien ; on leur a volé une chance historique de réconciliation et d'amélioration de la situation en Algérie. Tout le monde n'a pas fini son deuil avec les violences actuelles et de toute façon, je suis ravi de ne pas avoir fait la fête dans ces conditions là. Vous avez pu voir ce qui s'est passé après. avec le public qui m'adore le plus en Algérie : les Kabyles. Eux-mêmes sont dans une situation difficile, alors j'attends que la situation s'aplanisse, je ne ferme pas la porte sur l'avenir, j'espère que le peuple algérien, les kabyles et moi nous retrouverons.


Le Club : Comment voyez-vous l'avenir de l'Algérie, y a-t-il une solution ?

E. M. : L'avenir de l'Algérie appartient à l'Algérie elle-même, personne n'a le droit de donner des conseils ni de s'immiscer. Il y a un droit, c'est le droit de la liberté du peuple de disposer de lui-même et ça, c'est pas moi qui l'ai inventé, c'est De Gaulle, et c'était à l'époque à leur avantage, j'espère qu'ils vont se souvenir de cette formule pour régler leur problème intérieur ! Il y a eu des martyrs, des vrais comme Lounès, le président Boudiaf. Je ne suis pas un martyr, je voulais simplement être le symbole de la paix et de la réconciliation ! Et ça, je suis prêt à le payer au prix de ma vie. Je ne ferme pas la porte de l'avenir mais il faut pour ça que tout le monde là-bas finisse son deuil.


Le Club : Que pensez-vous de la situation actuelle internationale, pensez-vous qu'il soit au bout du compte possible de tirer un bien de la crise actuelle ?

E. M. : Il ne s'agit pas d'une crise mais d'une troisième guerre peut-être aussi importante que les deux premières guerres mondiales. Je crois que l'histoire se répète et parfois on oublie d'en tirer des leçons, la situation est grave mais je suis un éternel optimiste. Je pense que l'humanité a un instinct de conservation tel que malgré les tragédies auxquelles nous avons pu assister et les épreuves que nous allons encore certainement subir malheureusement, je crois à son pouvoir de se réveiller et de trouver la bonne direction pour défendre les vraies valeurs. Les gens qui se réclament de Dieu et détruisent en son nom sont fous. On ne peut construire le monde sur la destruction, c'est pourquoi je pense qu'au bout du compte c'est le positif qui l'emportera.


Le Club
: Pensez-vous qu'il soit bon de remuer le couteau dans la plaie et que les confessions du Général Aussarresses dans son livre Services spéciaux Algérie sur la vérité de la torture en Algérie soit une bonne chose ?

E. M. : Je n'ai pas à juger ni ce livre ni ce Général ni l'histoire de la guerre d'Algérie, mais en tant que témoin de mon temps je suis d'accord pour rétablir la vérité historique et contre toute falsification de la mémoire ou de l'histoire. Pour mieux comprendre les problèmes du présent et mieux corriger l'avenir, il faut bien connaître le passé et le respecter. C'est d'autant plus vrai puisqu'en ce moment on parle de religion qui est dévoyée par des violences et des crimes atroces au nom de Dieu. Ma religion à moi, c'est le respect de la mémoire et donc de ce qu'est vraiment la vérité de cette religion, tout doit être dit, tout doit être révélé même si ça doit faire mal au ventre à certains, de quelque côté qu'on se place.

Le Club : Vous dites dans le livre que vous comprenez le problème palestinien. Jusqu'à quel point ? Vous êtes favorable à Israël. Jusqu'à quel point ?

E. M. : Je comprends d'autant le problème que je suis un déplacé ; j'ai quitté mon pays et j'ai été obligé de refaire ma vie - même si je suis de nationalité française - dans un pays qui n'était pas au départ le mien. Je n'avais pas à l'époque des racines françaises, sauf la culture et la langue, l'instruction. Donc, je comprends les Palestiniens et je pense qu'ils ont le droit d'avoir un pays ; il faut tout faire pour ça, tout d'abord parce que c'est une question humanitaire. Ce ne sont pas des gens qui doivent être apatrides, ils ont un pays qui s'appelle la Palestine, il faut trouver un moyen qu'ils aient un pays. Ce qui serait d'ailleurs mille fois mieux pour la sécurité d'Israël. Mais je condamne la violence d'où qu'elle vienne.


Le Club
: Vous avez été récemment nommé par Koffi Annan, Ambassadeur et porte-parole de la Paix pour l'O.N.U. dans le monde entier. Quelle responsabilité cela représente-t-il concrètement pour vous ?

E. M. : Quand on est le porte-parole du secrétaire général des Nations-Unies, on est le porte-parole pour promouvoir la Paix, pour promouvoir le bonheur des enfants, pour essayer d'apporter des soins à des enfants partout dans le monde, essayer d'éviter qu'ils aient faim, de leur faire obtenir des écoles. J'ai un pouvoir à la fois humanitaire et politique. Cela se manifeste par des missions ; lorsque Koffi Annan doit faire face à des problèmes simultanés dans plusieurs régions du monde, il peut nous attribuer une mission suivant nos disponibilités.


Le Club
: Comment qualifieriez-vous la belle carrière que vous avez faite ?

E. M. : La chanson m'a permis d'accéder à une autre image que celle d'un simple chanteur. Elle m'a projeté vers des responsabilités énormes, de très haut-niveau, qui sont parfois lourdes à porter, mais dont je suis fier. La chanson n'est donc pas un art mineur et peut conduire à de grandes choses qui permettent de toucher du doigt l'histoire du monde.


Le Club
: Vous rendez hommage à Cheikh Raymond qui était votre beau-père et votre père spirituel ?

E. M. : C'était mon père spirituel, c'est mon maître. Il m'a découvert comme artiste et c'est grâce à lui que je suis devenu ce que je suis devenu. Je lui rends hommage par l'enseignement qu'il m'avait donné, la musique arabo-andalouse. C'était un grand homme, en dehors du grand artiste qu'il était d'ailleurs. Je le place parmi les grands martyrs de la Paix, au même niveau que Kennedy, Rabin, Martin Luther-King, Sadate, peut-être moins international, mais c'était quelqu'un de cette trempe là.


 

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